Comment les médias influencent notre idée de la pauvreté?

La pauvreté est un phénomène complexe, et qui de mieux placé que les médias pour informer le grand public des enjeux qui y sont liés? Nous vivons dans une société hyper-médiatisée où l’information nous bombarde les yeux et les oreilles en direct 24 heures sur 24, mais sommes-nous vraiment au courant? Ou est-ce qu’on nous répète sensiblement tout le temps les mêmes choses? Que sait-on vraiment de la pauvreté? Quand en entend-t-on parler? Au Québec, en décembre, il y a la Grande Guignolée des médias. Lorsqu’il y a des désastres ou des conflits, on entend parler des conditions de vie de telles ou telles populations. C’est dire qu’il faut un événement. Donc que la pauvreté est accessoire, un élément de la nouvelle, mais que rarement la nouvelle en soi. Quand entend-t-on parler de l’Ouganda? Ou du conflit au Sri Lanka? Il existe carrément des « « trous noirs », de zones médiatiquement négligées…ou, lorsqu’on en parle, caricaturées?»[1]. Trop souvent, les médias occidentaux, malgré leur bonne volonté, entretiennent des préjugés sur la pauvreté dans la manière dont ils traitent ce sujet, particulièrement lorsqu’ils présentent les pays en développement.

«Les médias choisissent les mots et les images en fonction de leur public et de l’émotion qu’ils suscitent en eux»[2]

D’abord les médias occidentaux se font le relais d’images simplificatrices des pays en développement, particulièrement les pays africains. «[L]e traitement dominant pour l’Afrique reste en effet celui des crises et des soubresauts politiques, et certains sujets stéréotypés (conflits et violations des droits de l’homme, antagonismes ethniques, corruption et pauvreté, ou encore maladies endémiques) reviennent de manière abusive.»[3] L’image donnée est généralement pessimiste, voire déterministe : les gens des pays en développement sont tous dans une misère terrible et ne peuvent rien faire par eux-mêmes pour s’en sortir, ils ont besoin de nous[4].

«[I]l existe encore aujourd’hui deux « Afriques », qui ont peut-être peu de choses à voir ensemble : celle qui est construite et représentée par les hard news des médias occidentaux (l’Afrique des chaos) et celle qui est réelle, mais ignorée même par les soft news (l’autre Afrique).»[5]

Il en ressort une large «désinformation des téléspectateurs en raison des informations partiales et incomplètes qui sont diffusées à propos des pays du Sud»[6]. Les médias se donnent une mission de nous montrer ce qui se passe ailleurs, faire prendre conscience des enjeux mondiaux. En effet, les médias façonnent la compréhension du monde de leur public et c’est pourquoi la science politique définit les médias comme le quatrième pouvoir dans une démocratie. En influençant l’opinion publique, les médias sont la voix du peuple et peuvent avoir un impact majeur sur les politiques. Notamment, les médias déterminent l’importance relative des événements, dans le temps qu’ils leur consacrent. Ainsi, des crises seront oubliées de tous alors que d’autres recevront une couverture importante. Les répercussions sur la politique étrangère du pays, même sur un grand nombre de pays dans un contexte où l’information circule entre les médias occidentaux, sont considérables. C’est le CNN effect, défini comme le fait « qu’aucune crise ne reçoit d’attention internationale à moins que les caméras de télévision soient présentes pour amener les images dans les maisons des électeurs»[7] (traduction libre).

Pour capter l’attention des médias eux-mêmes, certaines vedettes usent de leur capital social en s’investissant personnellement dans des causes. Quand Angelina Jolie ambassadrice de bonne volonté du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés[8] ou Bono co-fondateur de l’ONG ONE[9], qui demandent plus d’aide pour la Corne de l’Afrique, les médias sont rapidement pris d’un effet viral.

« The benefit of involving celebrities in aid work is often that it works to focus the attention of their fans and the media machine more generally on understanding, for however brief a moment, something that is happening somewhere in the world.»[10]

Mais montrer des images de personnes en détresse, ce n’est pas tout. Les médias choisissent le niveau de détail qu’ils communiqueront au public, le cadrage de l’information. L’explication du contexte est souvent complexe et par conséquent les raccourcis et simplifications sont nombreux. Le résultat pour le citoyen moyen est des images essentiellement semblables. Les traits des visages changent selon les régions, mais les gens sont presque tout le temps sales, portent des vêtements abimés, les enfants sont nus, ont un ventre gonflé par la malnutrition, et surtout, les gens sont assis, ne font rien. Ou bien, on nous présente des gens qui voudraient s’en sortir mais sont écrasés par le pouvoir en place, représenté par un policier et sa mitraillette. De plus, les spécialistes interviewés sont majoritairement étrangers. Où sont passés les gens éduqués, les entrepreneurs et les travailleurs sociaux locaux? Ou simplement les enfants habillés, à l’école ou en train de jouer? Il n’y a donc pas de pauvres heureux? Cette vision fataliste, si elle atteint le public occidental et le sensibilise, reste peu représentative de la réalité.

photo: Judy Coulombe, Équateur

«Les bonnes nouvelles qui viennent de l’Afrique sont rarement présentées dans les médias occidentaux comme le fruit des efforts des Africains eux-mêmes […] renforce les préjugés contre l’Afrique et justifie l’afro-pessimisme. Si l’Afrique n’est pas une cause perdue, elle a forcément besoin de l’Occident pour se développer.»[11]

photo: Judy Coulombe, Bénin

Les médias véhiculent une autre idée, certainement pleine de bonne volonté, mais qui a des effets pervers : il faut donner. L’organisme qui a le plus de moyens marketing capte alors le plus de contributions, et les entreprises ont décidé d’entrer dans la partie. Le marketing de type «pour chaque produit acheté, tant de dollars seront versés…» est en pleine expansion, mais est-ce une solution durable? Certainement pas. Cet article recense des idées qui peuvent paraître bonnes au départ, mais qui ne permettent pas aux pauvres d’améliorer véritablement leurs conditions. Ce genre d’initiatives sont pourtant fortement médiatisées. L’utilisation du terme dumping est lourde de sens, car le dumping décourage l’économie locale.

« [N]ot having a pair of shoes (or a shirt, christmas toy, etc.) is not a problem about not having shoes. It’s a problem of poverty. Shoelessness, such as it is, is a symptom of a much bigger and more complex problem. And while donating a pair of shoes helps shoelessness, it does not help poverty»[12]

En somme, les médias n’ont pas le temps d’expliquer et prennent des raccourcis qui ternissent l’image des pauvres, et surtout perpétuent l’image de la personne incapable de s’en sortir seule. En plus, d’être incomplètes, les informations alimentent des clichés tant par rapport aux causes qu’aux solutions. Le traitement de l’information sur la pauvreté est souvent teinté de sensationnalisme. Grâce au médias, les gens sont davantage au courant aujourd’hui de ce qui se passe dans le monde, or le fait de voir toujours du dramatique amène une lassitude : les gens se disent que jamais ces pays ne s’en sortiront.

                                                                                                                                   

1 «La fenêtre internationale», par Thierry Watine, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.cahiersdujournalisme.net/cdj/12.htm (dernière consultation le 15 mars 2012).
2 «AUTRE EFFET CNN? L’impact de la couverture médiatique sur le financement institutionnel canadien dans le cas de catastrophes naturelles», par Patrick Robitaille, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.dandurand.uqam.ca/publications/etudes-raoul-dandurand/663-autre-effet-cnn-limpact-de-la-couverture-mediatique-sur-le-financement-institutionnel-canadien-dans-le-cas-de-catastrophes-naturelles.html (dernière consultation le 15 mars 2012).
3 «XXIVème sommet Afrique-France – Médias et opinion : une certaine image de l’Afrique», par Thierry Perret, disponible en ligne à l’adresse suivante:http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/afrique/sommets-afrique-france/xxiveme-sommet-afrique-france/article/medias-et-opinion-une-certaine (dernière consultation le 15 mars 2012).
4 «Bill Gates : « Les pays les plus pauvres ont besoin d’aide pour s’en sortir »», par Jeune Afrique, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.jeuneafrique.com/Videos/162/bill-gates-les-pays-les-plus-pauvres-ont-besoin-d-aide-pour-s-en-sortir.html (dernière consultation le 15 mars 2012).
5 «L’image de l’Afrique dans les médias occidentaux: une explication par le modèle de l’agenda-setting», par Charles Moumouni, disponible en ligne à l’adresse suivante:http://www.cahiersdujournalisme.net/cdj/12.htm (dernière consultation le 15 mars 2012).
6 Ibid.
7 Cameron, Fraser, 2005, «US Foreign policy after the cold war : Global hegemon or reluctant sherrif?», Routledge, Abingdon.
8 «Angelina Jolie réclame plus d’aide pour la Corne de l’Afrique», par Jason Tanner, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.lexpress.fr/styles/minute-vip/angelina-jolie-reclame-plus-d-aide-pour-la-corne-de-l-afrique_1037224.html (dernière consultation le 15 mars 2012).
9 «Les artistes africains et Bono se mobilisent pour la Corne de l’Afrique !!», par Verena von Derschau, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.one.org/fr/blog/les-artistes-africains-et-bono-se-mobilisent-pour-la-corne-de-l%E2%80%99afrique/ (dernière consultation le 15 mars 2012).
10 «7 worst international aid ideas», par Richard Stupart, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://matadornetwork.com/change/7-worst-international-aid-ideas/ (dernière consultation le 15 mars 2012).
11 «L’image de l’Afrique dans les médias occidentaux: une explication par le modèle de l’agenda-setting», par Charles Moumouni, op. cit.
12 « 7 worst international aid ideas», par Richard Stupart, op. cit.
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2 réflexions sur “Comment les médias influencent notre idée de la pauvreté?

  1. Je crois qu’il y a une nuance important importante à faire entre les médias de masse et les médias plus spécialisés ou non-occidentaux. Lorsqu’on pense à l’Afrique par exemple, il existe des médias qui cherchent à donner un point de vue plus nuancé de la situation du continent, sans tomber dans le manichéisme que vous invoquez chez les médias d’ici.

    Il est également possible de trouver des médias plus indépendants qui cherchent également à connaître leurs régions respectives au-delà du sensationnalisme relié à « l’industrie de l’aide humanitaire » telle que vous la présentez.

    Je pense que comme pour tout média de masse, ceux que l’on connait ici peuvent amener un début de discussion, soulever des situations particulières, mais ne sont pas aptes, du moins pour l’instant, à offrir des solutions. Je ne suis pas convaincue que cela les rendent inutiles ou dommageables. Je pense plutôt qu’il faut reconnaître leurs failles sans négliger leurs qualités. Ceux-ci peuvent et devraient être améliorés afin de mieux représenter la réalité de la pauvreté.

    • C’est un petit point qui était en effet implicite dans ce billet, mais pas explicitement soulevé. Les clichés sur la pauvreté dont traite ce blogue sont essentiellement ceux entretenus en Occident et les médias qui les alimentent souvent ceux les médias occidentaux. Il est clair qu’il y a des nuances à avoir et malgré le fait que l’information soit souvent partielle, les médias occidentaux traitent de régions et de situations qui autrement seraient oubliées. La conclusion centrale de ce billet demeure que les médias contribuent à perpétuer des clichés.

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