Quand les ONG jouent la carte des clichés

«La vie n’est pas juste. Et bien peu de gens se soucient d’y remédier.» – Gérard Verna

Les ONG sont devenues les acteurs incontournables de la lutte à la pauvreté. Cependant, pour mener à bien leurs missions, ces organismes ont besoin de fonds. Pour cela, il faut que le public soit conscientisé à la problématique. Dans un monde où tout se consomme rapidement, comment les ONG peuvent-elles attirer l’attention de l’opinion publique sur le sort des plus démunis sans tomber dans les clichés?

« La pauvreté est depuis une dizaine d’années le sujet d’une scrupuleuse attention de la part des organisations internationales. On l’examine, on la mesure, on la dissèque. Elle est le sujet d’innombrables congrès et a suscité une prolifération de discours, d’analyses et de récits»[1]. Tout le monde aujourd’hui parle de pauvreté, mais saisit-on vraiment le phénomène? Selon Gérard Verna, la pauvreté est le résultat d’un processus qui commence par la précarité, passe par la marginalité et se termine par l’exclusion. La précarité implique de l’insécurité. Une personne vulnérable ou en position précaire vit sous le poids constant du stress de ne pas avoir assez de ressources pour maintenir sa place dans la société. Cela se concrétise essentiellement par une insécurité d’emploi et de revenus. C’est l’aspect de la pauvreté qui est souvent invisible hors de l’entourage immédiat. Vivre dans des conditions précaires rend l’intégration à la société difficile et on passe à la phase de marginalisation. Finalement, l’exclusion est la somme de la précarité et de la marginalisation alors que l’individu perd sa place dans la société. «L’exclu est « hors la société » : il n’a ni revenu régulier, ni groupe familial ou amical stable, parfois même pas de domicile fixe»[2]. Alors, il est moins surprenant de constater les corrélations entre pauvreté et maladie mentale.

Le colonialisme, l’esclavage et la guerre sont autant de causes historiques qui ont, à l’échelle mondiale, contribué à la pauvreté. La mondialisation et des gouvernements successifs au service d’une élite n’ont fait qu’envenimer la situation dans plusieurs pays. En science économique, la théorie des institutions tente d’expliquer le sous-développement de certains pays et la persistance de la pauvreté par la qualité de la gouvernance, les règles de droits de propriété et les structures politiques[3]. Les populations des pays en développement sont effectivement souvent « [d]épourvues des systèmes de protection existant dans les pays les plus riches, [et] exposées de plein fouet aux conséquences des pertes d’emploi massives, à l’effondrement des transferts de fonds, à la chute du commerce et à la volatilité des prix des produits de base»[4]. Les conditions naturelles, bien que n’étant pas des causes profondes de la pauvreté, peuvent avoir une influence certaine sur les revenus des ménages puisque «[l]’agriculture est la principale source de revenus et d’emplois pour 70 % de la population mondiale pauvre vivant en zones rurales. Cependant, l’épuisement et la dégradation des terres et des ressources en eau constituent de graves menaces concernant la capacité de l’agriculture à produire suffisamment de nourriture et d’autres produits agricoles pour assurer la subsistance des populations rurales et répondre aux besoins des populations urbaines»[5]. La plupart des théories du développement insistent sur l’importance de l’épargne et de l’investissement pour la croissance. Si les familles ont des revenus insatisfaisants pour subvenir à leurs besoins fondamentaux à court terme, comment ne pas assister à une série de cercles vicieux?

                                                                                      crédit photo: environnement hostile

On peut constater à quel point l’essence du problème «pauvreté» est politique. On s’attendrait alors à ce que les solutions soient elles aussi politiques. Et elles le sont. Car sortir un groupe de la pauvreté demande des investissements importants, que ce soit dans des institutions qui profiteront à toute la société ou des projets particuliers. Ce qui ressort également, c’est que les changements à opérer sont structurels et demandent donc du temps. Le temps, pour les ONG qui s’impliquent dans l’aide aux pays en développement ou qui travaillent à l’amélioration des conditions de vie des pauvres au sein des pays riches, c’est de l’argent. L’argent qui permet aux ONG de faire leur travail peut venir de deux sources : le public ou le privé. Dans les deux cas, les ONG sont en compétition les unes entre les autres pour les fonds. Et de plus en plus ces acteurs de la société civile veulent être indépendants dans leurs actions et misent sur le financement privé. On assiste alors à de véritables campagnes marketing d’ONG. La question est celle-ci : à qui et pourquoi Mme X ou Mr. Y donnera sa contribution? Parfois, il semble que tous les moyens sont bons, même contribuer à perpétuer des clichés.

Le grand cliché qu’on a de la difficulté à reconnaître tellement il est ancré dans notre vision du monde, c’est que les pauvres ont besoin de nous, qu’ils sont des victimes du système, incapables de s’en sortir. «En effet, [selon Paulo Freire,] opprimé et oppresseur sont dans des modes d’être et des visions du monde et d’eux-mêmes dont ils n’ont pas forcément conscience. Ils sont « immergés » dans la situation et la vivent comme incontournable et inchangeable»[6]. Freire s’appuie sur les forces des communautés plutôt que de miser sur une stratégie de victimisation, car faire réaliser aux populations leur misère ne les amène pas à l’action, mais plutôt au découragement et créé des attentes de se faire sortir de leurs problèmes par les autres. Pourtant, si on pense à Vision mondiale, un des organismes qui reçoit le plus de contributions volontaires dans le monde, leur stratégie est précisément celle du misérabilisme. Mais ce dilemme éthique est une réalité pour toute ONG qui veut obtenir des fonds privés. Jouer sur la culpabilité occidentale ou post-coloniale[7] peut s’avérer effectivement très payant.

La compassion des gens des pays industrialisés est centrale, et détermine la volonté de leurs gouvernements à aider ou intervenir. « L’être humain est à la fois extraordinairement empathique et monstrueusement indifférent»[8]. Dans cette optique, on reproche souvent aux médias de traiter certaines crises mondiales et pas d’autres. Mais selon le chercheur Paul Slovic la faute va avant tout à la paresse de notre cerveau. Nos réactions émotives sont plus rapides que notre pensée analytique qui nous permet de « considérer rationnellement pourquoi une situation est juste ou injuste» et notre cerveau « se contente souvent de ses premières impressions». Nos émotions sont d’ailleurs particulièrement efficaces pour les souffrances à petite échelle, c’est l’effet de la victime identifiable. Lorsque la situation paraît trop complexe, les gens décrochent. Les chiffres feraient carrément obstacle à la compassion. Dès qu’il y a 2 personnes, la compassion est moindre. Cela donne malheureusement lieu à des simplifications dans la présentation des enjeux. Des images chocs et des clichés que les gens comprendront rapidement et toujours cette idée que ce sont les étrangers, les pays riches qui peuvent aider, comme si les pauvres attendaient. Comme dans «la vidéo, terriblement efficace»[9] de Kony 2012 où on nous présente des personnages unidimensionnels, comme si tous les Ougandais étaient pareils, voire tous les Africains et surtout, on nous les présente comme des gens sans solutions, dans des postures misérabilistes.

                                                                                         photo: Judy Coulombe, Bénin

Évidemment, présenter des victimes est une stratégie gagnante pour les levées de fonds des ONG, mais ce n’est clairement pas fidèle à la réalité. À l’évidence, un problème éthique se pose. La cause peut être noble, mais la pratique doit le rester. Ainsi, il faut se demander si le rôle de sensibilisation et de plaidoyer des ONG doit s’appuyer sur la paresse intellectuelle de beaucoup d’entre nous et perpétrer l’ignorance ou véritablement éduquer les gens aux réalités des pauvres, où qu’ils vivent.

                                                                                                                                            

1«Récit de la misère, misère du récit», par Christian Salmon, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.fsa.ulaval.ca/personnel/vernag/eh/index.html (dernière consultation le 13 mars 2012).
2«Le cercle vicieux de la misère», par Gérard Verna, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.fsa.ulaval.ca/personnel/vernag/eh/index.html (dernière consultation le 13 mars 2012).
3«Institutions as a fundamental ause of long-run growth», par Daron Acemoglu, dans Aghion, Philippe et Steven N. Durlauf, 2005, «Handbook of Economic Growth», North-Holland.
4« Nos objectifs», par PROGRAMME DES NATIONS UNIES POUR LE DÉVELOPPEMENT, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.beta.undp.org/content/undp/fr/home/ourwork/povertyreduction/about_poverty_reduction.html (dernière consultation le 13 mars 2012).
5«Agriculture et développement rural», par la Banque mondiale, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://donnees.banquemondiale.org/theme/agriculture-et-developpement-rural (dernière consultation le 13 mars 2012).
6«Pédagogie des opprimés de Paulo Freire, Des principes d’action transposables pour le Réseau des écoles des citoyens», par Anne Minot, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://webcache.googleusercontent.com/searchq=cache:KQvIwJ6TtTkJ:www.recit.net/IMG/rtf/050107pedagogie_des_opprimes.rtf+&cd=3&hl=fr&ct=clnk&gl=ca&client=firefox-a (dernière consultation le 13 mars 2012).
7Bruckner, Pascal, 2002, «Le sanglot de l’homme blanc», Éditions Le Seuil, Paris.
8«Aideriez-vous cet enfant?», par Noémi Mercier, disponible ne ligne à l’adresse suivante : http://www.lactualite.com/societe/aideriez-vous-cette-enfant?page=0,0 (dernière consultation le 13 mars 2012).
9« Ni vu, ni Kony 2012», par Jean-Franços Lisée, disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/ni-vu-ni-kony-2012/12021/ (dernière consultation le 13 mars 2012).
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5 réflexions sur “Quand les ONG jouent la carte des clichés

  1. Pingback: L’Afrique, encore l’Afrique | Se libérer des clichés sur la pauvreté

  2. Tout d’abord je tiens à vous féliciter pour votre blog dont le contenu est d’aussi bonne qualité que le design. De plus je suis ravie de voir des photos d’enfants souriants et heureux de vivre malgré la pauvreté, comme vous l’avez si bien dit dans certains de vos articles ces sourires sont bien trop souvent oubliés par les médias. Voici quelques autres photos prises lors d’un de mes voyages au Niger que je tiens à partager avec vous.

    Cet article sur la manière dont les ONG occultent parfois certains aspects de la réalité pour trouver des fonds est très intéressant. Cependant j’aurai aimé aller un peu loin dans le rôle des ONG dans la pauvreté et les effets pervers qu’elles peuvent engendrer sans le vouloir. Moi-même membre d’une ONG au Niger je suis d’autant plus consciente de leur nécessité mais il faut cependant être très prudent dans les actions entreprises. En effet l’arrivée des ONG peut accélérer la détérioration des indicateurs du pays. Par exemple l’arrivée de Médecins sans Frontières peut amener un départ des forces soignantes des infrastructures locales pour profiter des meilleures conditions offertes par MSF. Ainsi cela aboutit à l’affaiblissement des structures locales sur le long terme. De plus il arrive malheureusement que des gouvernements ne cherchent pas à améliorer certains facteurs pour continuer à recevoir ces aides internationales. Hors sans transfert des connaissances ces aides ne facilitent pas une meilleure autonomie du pays. Le role premier des ONG est d’aider des populations et de leur permettre de s’assumer sur le long terme. C’est le seul moyen de leur offrir la possibilité de devenir maitre de leur destin.

    Pour illustrer certains effets pervers des ONG je vous propose de regarder un reportage sur Haïti http://www.radio-canada.ca/emissions/une_heure_sur_terre/2010-2011/Reportage.asp?idDoc=125885 que certains membres de votre groupe devraient reconnaitre. Il nous met en garde sur les dérives de la présence de trop d’ONG engendrant la perte de souveraineté d’un gouvernement.

    Julie Mariotte

    • Ce commentaire est très intéressant, merci Julie. Je me rappelle également de cas similaires au Malawi, en Zambie et en Tanzanie alors que la Fondation Bill Gates avait embauché pratiquement tous les médecins du pays pour sa campagne de vaccination. Tous les spécialistes de la santé se sont rués vers les cliniques de Bill Gates, ce qui a détruit les infrastructures de santé publique notamment rurales. De plus, après le projet, ces médecins ont eu une sortie facilitée du pays pour aller travailler dans d’autres zones où les antiviraux étaient nécessaires. Cette aide sûrement pleine de bonne volonté a donc contribué à l’exode des cerveaux. Il y a eu un manque crucial de vision d’ensemble et il faudra probablement plus de 10 ans pour revenir à une situation comparable à celle initiale dans les milieux ruraux.

      En fait, les ONG voient trop souvent leur action en vase clos et c’est ce qui amène notamment des publicités pleines de préjugés quant à la pauvreté. Jouer sur la pitié du grand public est différent de la compassion et s’accompagne trop souvent d’atteintes à la dignité des personnes pauvres.

  3. Les photos n’apparaissent pas quand je publie le commentaire, je ne sais pas comment remédier à cela donc si cela vous intéresse je vous les montrerai avec plaisir en classe.

    Julie Mariotte

  4. La question du Fundraising des ONG est en fait une question d’éthique et de légitimité. Est-ce que la cause, le but ultime d’aider les populations, justifie les moyens? Le sentiment de compassion des donateurs est actuellement instrumentalisé. En effet, lorsque les ONG et les médias utilisent les mêmes principes que le domaine publicitaire et l’entreprise privée pour capter des dons, ils participent à l’exacerbation des clichés, mais se posent aussi en contradiction avec un principe fondamental de l’aide au développement et l’action humanitaire qui est l’humanité, la primauté de la dignité humaine.

    Selon Gérard Verna, «Parler de l’éthique (du grec êthikos qui veut dire « moral « ) c’est parler de ce qui concerne les principes de la morale. La morale est un ensemble de normes et de règles de conduite propres à une société donnée ou tenues pour universellement valables selon l’objet concerné et les interlocuteurs auxquels on s’adresse. Dans sa définition philosophique, la morale est la théorie du bien et du mal, fixant par des énoncés normatifs les fins de l’action humaine. Le bien est ce qui est conforme à un idéal, à la morale, à la justice. C’est en philosophie, ce qui fonde en valeur toute chose, toute action.» (site environnement hostile: http://www.fsa.ulaval.ca/personnel/vernag/eh/index.html)

    Parmi les principes de Fundraising traditionnels repris par les ONG dans leurs campagnes, le «décor flou», soit la non-explication du contexte parce qu’il est considéré trop complexe, et le donateur qui devient un héros en encourageant une personne qui souffre, sont des éléments qui s’éloignent de la dignité humaine.

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